Dix mois après les débuts du printemps arabe en Tunisie, l’esprit de la révolte s’est dispersé dans le Moyen-Orient comme si un vent révolutionnaire avait soudainement insufflé espoir et force à une jeunesse en perdition. En vérité, tous les spécialistes et journalistes s’accordent pour dire que les médiaux sociaux ont mis le feu aux poudres, mais le véritable rôle de ces plateformes d’interaction dans la contestation sociale reste flou : peut-on parler de révolution 2.0 ?
Les réseaux sociaux fédérateurs
Pour beaucoup, Twitter n’était qu’une plateforme où circulaient les ragots et les potin de stars et qui n’avait d’utilité que pour organiser des soirées étudiantes. Cependant, le mouvement de révolte qui s’est emparé du Moyen-Orient depuis décembre 2010 a obligé beaucoup de spécialistes des médias à revoir leurs opinions négatives sur Twitter et Facebook.
De toute évidence, les réseaux sociaux ont eu un rôle mobilisateur sans précédent, à l’instar de l’effervescence autour de la page Facebook « We are all Khaled Said » ; le jeune homme battu à mort par les autorités égyptiennes le 6 juin 2010, érigé en martyr et en symbole de la révolution par la jeune génération. La page Facebook a été créée par Wael Ghonim, chef du marketing de Google pour le Moyen-Orient, basé à Dubaï et venu en Egypte pour participer à la révolte. Il est à l’origine de l’expression « révolution 2.0 ». Indéniablement, Internet a facilité la communication entre activistes et la logistique pour les rassemblements clandestins ; mais ce n’est pas grâce à cela que les gens avaient décidé de descendre dans la rue.
Cela dit, alors que le mouvement semblerait avoir atteint une certaine maturité, il convient de s’attarder un peu plus longuement sur l’impact de ces réseaux sociaux à long terme.
Ce qu’ils ont changé : une arme à double tranchant
Dans un article publié dans le Huffington Post, d’après les déclarations de spécialistes lors d’un sommet sur les réseaux sociaux qui s’est déroulé à l’Institut américain de la paix, ces nouveaux médias auraient eu plusieurs impacts sur les facteurs du changement social et tous ne sont pas positifs.
Tout d’abord, ils auraient submergé les autorités – gouvernement, police, service de renseignements, journalistes – avec une quantité d’informations comme jamais auparavant, grâce à tous les tweets et messages postés simultanément par des centaines de milliers d’utilisateurs au cÅ“ur du même événement historique. Il devient alors critique et délicat de leur donner un sens exact et une légitimité. Sans compter que certains messages restent difficiles à interpréter sur la toile, hors de leur contexte de production.
L’intérêt de ces nouveaux médias dans la lutte contre le pouvoir autoritaire est sans aucun l’anonymat qu’il offre à des activistes traqués, recherchés, bien souvent torturés.  Cependant, cette  clandestinité permise sur internet est une arme à double tranchant puisqu’elle est aussi le vecteur d’impostures médiatiques comme le fut ce blog, apparemment tenu par Amina – une jeune fille homosexuelle de Damas – et suivi par des journalistes et activistes du monde entier. Amina s’est révélée être un activiste américain de 40 ans qui vivait en Ecosse et les conséquences pour la communauté LGBT en Syrie furent désastreuses.
Par ailleurs, les autorités peuvent, elles aussi, se servir d’Internet ou tenter de contrôler ces médias pour servir leurs propres desseins de propagande et de désinformation. Rappelez-vous quand l’Egypte avait décidé de couper l’accès Internet dans le pays à partir du 27 janvier, privant près de 23 millions d’égyptiens de réseau. Cette coupure n’a bien sûr pas empêché la chute du régime d’Hosni Moubarak, mais elle demeure à ce jour, selon le journal Libération, l’acte le plus liberticide du monde, pire que les coupures ciblées et temporaires de l’Iran en 2009 ou de la Birmanie en 2007. Le régime égyptien avait, par ailleurs, obligé les opérateurs téléphoniques à diffuser des SMS incitant à la délation et à l’information sur les mouvements de révoltes anti-Moubarak. En Tunisie, le gouvernement avait réagi différemment à l’aide de mouchards qui permettaient de pirater les comptes Facebook ou Twitter pour récupérer le contenu des messages des utilisateurs. C’est d’ailleurs sûrement pour cette raison que l’Egypte, ayant constaté que le piratage n’avait pas marché en Tunisie, avait préféré s’en prendre au moyen de communication lui-même.
Il ne faut pas non plus oublier ni négliger le rôle des médias traditionnels comme la presse écrite et comme la télévision. D’une part, les analyses de la fondation Telos, basée en Espagne, révèlent que 80 pour cent des informations publiées sur internet ne sont bien souvent que des reprises de la presse écrite publiée en ligne. D’autre part, le plus gros de la répression contre l’information a eu lieu à l’encontre des journalistes et des reporters comme en témoigne cet article du Monde. Il en va de même en Lybie où la communication tribale est beaucoup plus efficace que la communication moderne ; le gouvernement avait délibérément choisi de ne pas investir dans l’établissement d’un réseau internet digne de ce nom ; manifestement cela n’a pas empêché le mouvement d’avoir raison de Khadafi et de son régime. Que ce soit en Egypte, en Tunisie ou en Lybie, l’usage des réseaux sociaux ne peut pas être généralisé, bien qu’il ait eu un impact décisif dans chacun de ces pays.
Une nouvelle approche de l’actualité en « live »
L’avantage que présente les réseau sociaux et sans doute le principal changement qu’ils ont opéré dans ce printemps arabe, c’est aussi la manière dont ils permettent de suivre les événements: à savoir en « live ». La ré-actualisation incessante et instantanée des informations publiées sur les sites d’actualités a attiré un nombre considérable de nouveaux lecteurs. Le journal Le Monde a par exemple affiché un record de 10. 000 connexions sur son site lors de la révolution en Lybie. Le format « live » d’une information concentre près de 25 pour cent du trafic d’un site internet ; les internautes voulant toujours plus de fraîcheur dans l’actualité pour la vivre comme s’ils y étaient.
On peut sans doute s’accorder sur le fait que l’usage des réseaux sociaux a changé beaucoup de choses dans la façon de produire de l’information, de la faire circuler et d’y accéder. Le printemps arabe, dans sa diversité, en est une belle illustration. Dans tous les cas, on ne peut négliger son rôle, bien que cette effervescence aille de pair avec le journalisme traditionnel et un activisme réel et authentique. La « révolution 2.0 » porterait sans doute mieux son nom si elle n’avait pas ce côté rassurant et paradoxal à la fois, en tant que porte-parole d’un phénomène aux dimensions humaines nouvelles. Occupy Wall Street en témoigne, bien que ce mouvement ait du mal à trouver une véritable légitimité auprès de certains journalistes.
Sources : Le Monde, Huffington Post, Libération, Courrier International, Iris-France.org Crédit photo : © ann triling – Fotolia

